LE MAL DES PIERRES par Milena Agus (Ed. Liana Levy)
Récit, mini roman ? disons plus qu’une nouvelle.
Texte concis, dense, d’une simplicité lumineuse, dans un style sobre mais non dénué de poésie.
Des bouts de vie qui s’assemblent lentement comme une sorte de puzzle avec des retours en arrière éclairant peu à peu les événements ou les séquences de vie auxquels il est fait allusion. Nous sommes presque mystifiés et les dernières pages sont une surprise.Tant de non-dits dévoilés au moment où l’on ne s’y attend pas, de secrets révélés par les narratrices - la grand-mère, celle qui souffre du mal des pierres et sa petite fille qui a reconstitué ces pans de vie. Ceci à l’aide de témoignages oraux et d’un vieux carnet retrouvé un peu par hasard.
On y sent presque physiquement le poids des traditions de la société sarde au milieu du XXe siècle, la honte d’une famille d’avoir une fille "dérangée ".
Ce personnage central, qui aime la vie, l’amour et qui après avoir attendu en vain tous les mercredis qu’on la demande en mariage est mariée, pour éviter la honte à sa famille, à un jeune veuf dont la famille a péri sous le bombardements pendant la guerre.
Et il y a aussi tous les autres personnages: Le "Rescapé" que "l’héroïne " rencontre lors de la cure sur le continent pour guérir du mal des pierres. Séjour qui changera sa vie. Son mari, gentil, prévenant, qu’elle n’aime pas mais qui fait d’elle une femme presque "normale" malgré les bizarreries qui l’affectent encore.
Et son fils, le bébé qu’elle n’attendait plus, voué entièrement à la musique. Sa belle-fille que les tantes ont prévenue du "dérangement " et des risques génétiques encourus par son mariage.
Les rêves et les affabulations de cette grand-mère hors du commun qui a eu le malheur voir appris à lire et à écrire et qui a voulu s’échapper de cette vie tracée d’avance, avec les mêmes horizons que ses aïeux.
Et aussi la famille de sa belle-fille qui a quitté sa riche famille parce que elle a été séduite par un berger.
Encore mille détails, les jardins, l’architecture traditionnelle, la vie de labeur des humbles. Une grande sensibilité dans l’écriture et des sentiments : dignité, orgueil, valeurs si fortes dans cette société immuable mais où certains signes annoncent les changements, le progrès si on veut.
Une "atmosphère" qui traverse tout le livre, tendresse, amour de la vie, des êtres, compréhension, beauté, à la fois tolérance et intolérance liées à l’époque, où la transgression n’est pas de mise.
Cette histoire est inscrite dans l’Histoire, évocation de ces exilés insulaires, ces émigrés de l’intérieur qui quittent leur région parce que la terre ne nourrit plus tous les enfants, les migrations vers ces grandes métropoles du Nord qui offrent du travail, le déracinement. Mais la narratrice ne s’appesantit jamais, elle dit, c’est à nous de saisir ces petites touches. Ainsi à petits pas on avance et on arrive à recoudre ces morceaux, une vérité apparaît constituée de toutes les vérités. La lecture de ce récit, petit joyau à partager, est un réel bonheur, un plaisir rare.
Traduit de l’italien ; édit. Liana Levy ; 124 pages ; avril 2007